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14 mai. 2020

Du sanatorium au covidtorium

par DS

[Texte de René Siestrunck]
 
Ils ont ouvert les volets en douceur. Dans la nuit, ils ont franchi le col et rompu avec le confinement urbain pour gagner leur résidence secondaire avec jardin ou un appartement dans la station avec la montagne tout autour. Étonnement des autochtones. Méfiance, peur. Ils nous apportent leurs virus. Cet autre, cet étranger qu’on faisait tout pour attirer, pour qu’il vienne chez nous dépenser son argent, voilà qu’on le rejette.
Il y a quelques mois, quelques semaines encore, c’était la chasse quotidienne aux migrants passant les cols. Maintenant c’est « l’ère du soupçon ». Vous êtes d’ici, vous ? Qui sont ces deux randonneurs équipés de neuf, cannes rutilantes ? Non, ils n’ont pas toussé. « On avait prévu un budget remontées mécaniques, il nous servira à payer les amendes ! » Et puis, on aime tellement la région. Même aux « Urgences Covid 19 » règne la méfiance. « Vous êtes un résident secondaire ? Non, migrant de l’intérieur contrarié ! »
Avec 25 habitants au km2, une des plus faibles densités de population de France, le département des Hautes-Alpes paraissait apte à accueillir quelques réfugiés urbains venant de la Seine (20781 hab/km2), du Rhône (602 hab/km2) ou des Bouches-du-Rhône (398 hab/km2).
Le confinement à l’intérieur d’un périmètre défini, le Briançonnais l’a déjà connu avec le climatisme et la tuberculose dans les années 1930-50. La construction des sanatoriums, refusée après la guerre de 14-18, fut, à partir des années 30, davantage subie que choisie. Alors que les premiers établissements naissent de l’initiative privée, la commune cherche à gagner du temps, remet au lendemain la délimitation de la zone climatique dans le plan d’urbanisme. La contagion est une hantise et nuit à l’image de Briançon, ville de tourisme. Finalement adopté en 1941, le plan d’urbanisme a des allures de règlement d’hygiène communal. Toute personne désirant séjourner à Briançon doit pouvoir exhiber un certificat médical constatant qu’elle n’est atteinte d’aucune maladie transmissible. Pour un séjour en hôtel et pension de famille, un certificat de non-tuberculose est exigé.
Le danger ressenti ne venait pas tant des malades hébergés dans les sanatoriums, dont les débordements étaient contenus par des règlements draconiens allant jusqu’à l’exclusion, mais des malades indépendants en hôtel ou louant un appartement ou une maison.
Rien n’était fait pour que l’opinion publique se fasse une idée claire des risques de contagion dus à la maladie tuberculeuse. Le principal agent de transmission, c’est l’expectoration, soit le crachat proprement dit, soit les gouttelettes projetées lors d’un éternuement ou par la toux. Plusieurs théories erronées connurent un grand succès et ne firent qu’accentuer la peur. Telle celle de la dessication des crachats riches en bacilles qui seraient ainsi transportés par le vent et inhalés par tout un chacun. Or la chaleur et le soleil font perdre rapidement son pouvoir pathogène au bacille. À la suite de cette doctrine, on a systématisé des « gestes barrière », chasse au crachat, balayage humide, etc. On a également cru qu’à certains stades de la maladie, le risque de contagion était plus ou moins marqué. Pourtant dans tous les cas, le bacille reste le même. Un malade faiblement atteint expectore peu alors qu’un malade sévèrement atteint produit beaucoup de bacilles. Un « bon » malade peut alors expectorer 7 à 20 milliards de bacilles par jour.
La toux désigne le tuberculeux en société. Dans La cure d’altitude, le docteur Regnard (1897) rapporte : « Il est arrivé à ma connaissance que le seul aspect d’un phtisique toussant a vidé subitement un poste de montagne rempli de gens timorés. Je connais deux exemples de malades tousseurs renvoyés d’un hôtel luxueux ». Ils ne souffraient que de bronchite. Les médecins ont depuis longtemps distingué divers types de toux : la toux sèche, fréquente de la laryngite chronique, la toux rauque de la laryngite striduleuse, la toux déchirante du rhume vulgaire, la toux profonde, grasse de la tuberculose pulmonaire, le timbre avorté, le hem de la pharyngite granuleuse, ou encore la toux aboyante. Celle du coronavirus est sèche et on n’aime pas l’entendre derrière soi, dans une file d’attente. Les réflexes d’antan ressurgissent.
On parle d’isoler les porteurs du virus dans les hôtels qui sont actuellement fermés. N’est-ce pas la réinvention du sanatorium. On l’appellerait covidtorium.

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